Heinrich Schliemann

Publié le par Guybrush

Biographie d'un réveur

 

 

 

 Schliemann

          Il y a quelque année, face à un partiel d'archéologie pour lequel le sujet était "Les amateurs peuvent-ils contribuer à la science archéologique" et auquel j'ai donné une réponse positive, l'unique réparti des correcteurs fut : 3/20. Et oui, à présent que l'archéologie n'est plus une chasse effrénée aux trésors, à présent qu'elle comporte ses théories philosophiques, son éthique et ses protocoles, elle a atteint un stade où seuls les plus brillants étudiants peuvent accéder à la joie ultime de déterrer des pots cassés. Et pourtant je n'en démord pas. Car que serait l'archéologie réduite aux hommes pour qui elle est un travail, sans aucun doute passionnant, mais un travail quand même ? Que serait-elle sans la folie de doux rêveurs qui ont voulu et veulent encore croire en des trésors engloutis, d'insondables mystères, ou des cités perdues ?

 

 

        Nul ne pourrait mieux illustrer mon propos que Heinrich Schliemann, éternel étendard de tous ceux qui préfèrent donner libre cours à leurs passions, même si elles sont un peu extravagantes, plutôt que de se ranger dans des recherches moins abstraites. De son vivant déjà, Schliemann et ses découvertes déclenchèrent les passions et les controverses parmi la communauté archéologique. Certains l’accusèrent d’escroquerie, d’affabulation, ou même de destruction archéologique volontaire. Ses théories parfois très audacieuses seront souvent mal accueillies. Et pourtant, c'est ce même homme qui permit énormément d’évolutions dans le domaine de l’archéologie, d’une part car il se fit le protecteur de nouvelles méthodes novatrices (comme la stratigraphie) et d’autre part grâce à des découvertes extraordinaires qui éclairèrent des périodes mal connues de l’histoire de la Grèce. Schliemann a marqué les esprits au point que ses recherches, dignes de celles d’un aventurier de fiction, furent a l’origine d’un roman, d’une pièce de théâtre, ainsi que d’un opéra (Schliemann épisodes oubliés, de Betsy Jolas).

 

       Heinrich Schliemann naquit en 1822 à Neubokow et passa son enfance dans un petit hameau, Ankershagen, bercé par les nombreuses légendes de cette région, où il est question de trésors perdus et de fantômes errants. Son père, Ernst, est le pasteur de ce village mais son comportement scandalisant la petite communauté, il s’en voit retirer la cure. Son fils le qualifiera dans ses écrits de tyrannique, d’enragé, ou encore d’hypocrite, et c’est pourtant lui qui fera naître chez Heinrich la passion de l’archéologie. Il lui parle des découvertes des restes d’Herculanum et de Pompéi, et lui raconte les épopées de l’Iliade et de l’Odyssée. Dès lors, la description des murs massifs et de l’architecture cyclopéenne de Troie persuade Schliemann de l'existence de vestiges pour une cité aussi imposante. Il n'a alors plus qu'une obsession : mettre à jour la glorieuse métropole. Cependant, même les rêveurs doivent parfois manger, et l'argent ne se trouve pas sous les sabots d'un cheval. Le grand projet attendra.

       A quatorze ans, Schliemann arrête ses études pour un emploi d'apprenti dans une épicerie, ce qui lui permet de soulager financièrement sa famille. Puis le jeune homme est engagé à Amsterdam en tant que garçon de bureau dans la maison de commerce Bernard Henry Schroder & Co. C’est le début d’une prompte réussite financière. Il devient d'abord correspondant à Saint-Pétersbourg, puis, sans laisser sa maison de commerce, commence à investir pour lui-même. Ses affaires connaîtront un succès immédiat. Schliemann se reconnaît lui-même protégé par ‘‘la divine Providence’’.

        En 1850, il part en Californie à la recherche de son frère dont il n’a plus de nouvelle. Sur place, on lui apprend la mort de ce dernier. Mais bon, tant qu'à y être, autant faire des bénéfices ! Heinrich décide donc de s’installer en Amérique et devient le créancier de chercheurs d’or. Son affaire prospère mais il doit repartir, affaibli par les fièvres et accusé de détournement par son partenaire. Assez riche pour vivre très confortablement tout le reste de sa vie, Schliemann dissout sa maison de commerce a Saint-Pétersbourg en 1863, après s’être enrichi à la force des poignets. Il peut enfin se consacrer à sa passion !

 

       Heinrich Schliemann ne prétend pas être un archéologue professionnel. Cependant, il sait se documenter et s’entourer de spécialistes. Ses premières fouilles se font à Ithaque, dans le but de mettre au jour le palais d’Ulysse, mais les résultats sont décevants. Puis après sa rencontre avec Franck Calvet, un amateur éclairé, Schliemann se rallie à la théorie de ce dernier qui situe la Troie homérique sur la colline d’Hissarlik, alors que la position reconnue à cette époque est celle du site de Bounarbaschi. Il organise alors trois campagnes de recherche ; la première constitue un fiasco et la seconde doit s’interrompre à cause d’une épidémie de malaria. La troisième, par contre, connaitra le plus grands succès de Schliemann : la découvre du "trésor de Priam", constitué de deux cent cinquante magnifiques objets en or. Après cette glorieuse victoire, Heinrich traverse la mer Egée (en bateau, hein, pas à la nage) pour s'attaquer à Mycènes, autre réservoir archéologique. Là encore, l’aventurier va à l’encontre de toute la communauté scientifique en formant l’hypothèse que des tombes royales se trouve dans le périmètre de l’acropole, alors que tout le monde s’accorde à dire que les sépultures sont toujours à l’extérieur de la ville. Les moqueries vont bon train jusqu'à ce que la théorie soit vérifiée, et paf dans les gencives ! Des masques mortuaires en or sont découverts dans les sépultures, et Schliemann les attribue immédiatement à Agamemnon et ses compagnons, ce qui est un peu exagéré, admettons-le. Schliemann effectuera également des fouilles moins exceptionnelles et médiatiques a Tirynthe et Orchomène entre autre. A cause du prix élevé qu'aurait couté des fouilles à Cnossos, il renonce à y faire des recherches, et passe à coté de fabuleuses découvertes.

 

 

mycenes

Masque d'or "d'Agamemnon"... 

 

 

 

       Schliemann se consacre ainsi corps et âme à sa passion, jusqu'à confondre sa vie avec celle d'un héros grec. Après son mariage malheureux avec la Russe Ekaterina Petrovna Lyschin, duquel naîtront trois enfants, Serge, Natalija et Nadeshda, il s'unit avec une femme partageant sa ferveur archéologique, la grecque Sophia Kastromenos, avec qui il aura deux enfants, Andromaque et Agamemnon, pour qui l'appel à l'école ne devait pas être simple… Apres avoir choisi une femme correspondant à ses rêves homériques, il se fait construire en 1878 un palais nommé Iliou Melathron avec des mosaïques polychromes et des fresques Sophia2illustrant les scènes de recherches et de découvertes du propriétaire.

 

       Heinrich Schliemann a transformé durablement le visage de l'archéologie grecque avec ses belles réussites et ses découvertes. Et pourtant, il est toujours loin de faire l'unanimité. On lui reproche son goût pour la médiatisation de ses recherches. On rejette en bloc sa méthode qui consiste à relier chaque découverte aux écrits homériques, ainsi que son manque de rigueur scientifique. On l'accuse même de mythomanie !

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       Bon, d'accord, j'admet ! Ce ne sont pas des accusations totalement infondées : Schliemann était une fripouille (terme ringard mais je m'adapte pour la biographie d'un homme du 19e siècle). Il enjolivait sans cesse sa vie et son entourage de façon à donner une consistance à ses rêves. Son autobiographie constitue d'ailleurs un véritable roman d'aventure, criblé de faits bien peu crédibles, mais tellement passionnants. Son témoignage du grand incendie de San Francisco nous transporte, alors a-t-on vraiment besoin de savoir qu'au même moment, il était en réalité confortablement installé dans un fauteuil à Sacramento ? De même que pour l'authenticité, son idée de la loi reste considérablement souple. Il parvient par exemple à organiser le transfert clandestin du "trésor de Priam" vers Athènes, à l'indignation des autorités turques et de la communauté scientifique qui voit poindre les ennuis. En affaire, ses partenaires hurlent à l’escroquerie, et un procès avec l'un de ses débiteurs russes l’accaparera durant plusieurs années.

 

 

 

ilioumelathron

  Iliou Melathron,

palais tout bonnement Schliemannesque !

 

 

       Alors Schliemann, est-ce un faussaire et un mythomane ? Un trafiquant sans scrupule ? J'oserais dire que non ! Car c'est avant tout un incorrigible rêveur, qui construit sa vie plutôt que de se contenter des faits. Son obstination le pousse parfois à falsifier certaines découvertes ou certains évènements pour ne pas s’éloigner d’une réalité plus belle et moins concrète. Quant aux accusations faites sur sa méthode archéologique, il reconnaît bien volontiers ses erreurs, comme lorsque qu’il se reproche d’avoir détruit les niveaux stratigraphiques supérieurs de Troie pour arriver plus vite aux niveaux les plus anciens. Il possède une grande force : son extraordinaire désir d'apprendre et de découvrir qui lui permet de mener de bénéfiques affaires tout en s'engageant dans la recherche archéologique, en combattant ses détracteurs et de parvenir à s'intéresser encore à d'autre domaine, comme celui des langues étrangères. Il apprendra au cour de sa vie pas moins de onze langues (anglais, français, portugais, italien, russe, suédois, polonais, latin, grec moderne, grec ancien et turc), grâce à une méthode bien personnelle : "Afin de posséder vite le vocabulaire grec, qui me semblait bien plus difficile que tous les autres, y compris le vocabulaire russe, je me procurai une traduction de Paul et Virginie en grec moderne, et je la lus en comparant chaque mots avec son équivalent dans l’original français. Lorsque j’eus fini ce travail je savais au moins la moitié des mots contenus dans le livre, et en recommençant une seconde fois, je les sus tous ou presque tous sans avoir perdu un seul instant à chercher dans le dictionnaire. De cette manière je ne mis pas plus de six semaines à me rendre maître du grec moderne, et je passai ensuite à la langue ancienne que j’appris en trois mois." (Ilios, ville et pays des troyens).

 

      En 1890, Schliemann meurt d’une commotion cérébrale à Naples, mais il nous laisse d’immenses collections archéologiques  ainsi que tout un héritage méthodologique indispensable pour l’archéologie moderne, mais plus encore, un modèle à suivre pour tout rêveur brimé souhaitant voir se réaliser ses espoirs (tiens c'est pas mal ça, faudra que je m'en souvienne).

 

 

 

Guybrush

 

 

 

 

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Publié dans Divers

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